Pour cette lettre M du ChallengeAZ 2024 dédié aux soldats juifs de Napoléon, partons sur les traces de Moyse Mendes-France, un militaire au parcours animé, balancé entre la marine française et les geôles anglaises.
Moyse Mendes-France nait à Bordeaux le 12/10/1778 dans une famille juive d’origine portugaise arrivée en France pour fuir l’inquisition. Moyse est le fils de Jacob Mendes-France (1755-1806) et de Abigaïl Alvares (1758-1808). Il entre au service en 1794 comme mousse sur un fameux trois-mâts, La Boudeuse. On imagine aisément la fierté du jeune matelot de rejoindre cette frégate célèbre pour avoir bouclé le premier tour du monde d’un Français, Bougainville. Moyse enchaine ensuite les campagnes en Méditerranée sur différents vaisseaux : l’Utile, le Sensible, le Guillaume Tell, le Jemmapes, l’Orient, le Scipion, l’Atalante … une vraie liste à la Prévert !
Mais la redoutable marine anglaise rôde et Moyse en fait rapidement les frais. Et pas qu’une fois puisqu’il sera fait prisonnier à trois reprises, et parfois pour de trèèès longues années.
Des prisons de Bastia au Pont d’Arcole
Le 10 juin 1796, la gabarre l’Utile, un des navires initialement prévu pour La Pérouse, combat les anglais près de Toulon. Le capitaine est tué et Moyse blessé au menton et fait prisonnier. Il est envoyé en Corse, alors sous domination anglaise. Mais une révolte chasse les anglais de l’Ile et Moyse se trouve rapidement libéré de sa prison de Bastia. Débarqué à Livourne, il se retrouve enrégimenté comme tambour dans le 75e régiment de ligne où il participe à la célèbre bataille du Pont d’Arcole avec Napoléon.

Laisse les gondoles à Venise (mais ramène les chevaux)
Moyse reprend la mer et participe alors à une expédition assez incroyable : aller à Venise pour y ramener des trésors artistiques avant de rendre la ville aux Autrichiens. Moyse participe ainsi avec la frégate le Sensible à une mission unique : ramener les chevaux de bronze de la place St Marc. Il s’agit d’un ensemble de 4 grandes statues de chevaux en métal cuivré, chacun pesant près d’une tonne. Avant d’orner la basilique St Marc de Venise, ils avaient été ramenés en 1204 de Constantinople quand les vénitiens avaient opportunément profité des croisades pour piller la ville. Ces 4 chevaux ornaient l’hippodrome de Constantinople et étaient d’origine romaine ou grecque. Quoiqu’il en soit Napoléon avait décidé de les ramener dans la capitale de son Empire où ils furent installés sur l’arc de triomphe du carrousel du Louvre. Mais à la chute de l’Empire, les armées ennemies récupérèrent ce joyau, renvoyé à Venise et aujourd’hui hébergé dans le musée de la basilique St Marc.



Après cette dernière campagne comme novice sur le Sensible à Corfou et Venise en 1797/1798, Moyse se voit en 1798 « renvoyé chez lui n’ayant pas l’âge requis par la loi ». Je ne sais trop comment comprendre ce renvoi, à 20 ans à peine.
De la difficulté d’être Corsaire
Moyse s’essaie alors à la vie de corsaire, c’est à dire sur des bateaux armés par des entrepreneurs privés, chargés d’aller rapiner les intérêts anglais. Engagé sur le Scipion, il est à nouveau fait prisonnier en mai 1800 et conduit à Portsmouth. Il est emprisonné à la prison de Norman Cross près de Cambridge, célèbre pour avoir accueilli de nombreux prisonniers français. Il a de la chance dans son malheur puisque la Paix d’Amiens est signée peu de temps après, en 1802, et entraîne la libération des prisonniers. Moyse est de retour en France en avril 1802 et débarque à Dunkerque.


Les archives des prisons anglaises gardent la trace des prisonniers français. On retrouve notre soldat dans 5 registres des prisons britanniques, sous le nom de Joseph MENDES ou MENDEZ, et une fois MONDESSE. Une brève description physique est donnée : cheveux châtains foncés, yeux marrons, visage ovale, teint halé (« brown complexion »), et avec une cicatrice au menton. Grand merci à Neil D., prof d’histoire et de civilisation britanniques, pour m’a avoir aidé dans ces recherches dans les archives anglaises.
Mais cette « Petite Paix » comme l’appelle Moyse reste fragile, et il suffira d’un nouveau premier ministre britannique belliqueux pour décider de rompre les accords de paix signés par son propre pays, attaquer la France et replonger l’Europe dans une décennie de guerre.
Retour à la case prison
De retour en France, Moyse reprend rapidement du service, encore à bord d’un navire corsaire, sur la frégate l’Atalante cette fois. Manque de bol, ce navire de commerce reconverti en corsaire se fait intercepter par les Anglais dès sa première sortie, cinq jours à peine après avoir quitté le port de Bordeaux. Moyse est alors fait prisonnier une troisième et dernière fois le 27 juillet 1803. Il est conduit dans les prisons de Portsmouth et à celle de Stapelton où il reste en captivité pendant près de onze ans ! Il n’est libéré qu’à la chute de l’Empire en 1814 et débarqué à Cherbourg le 3 juin 1814. Retour définitif à la vie civile.

Médaillé de Sainte Hélène
Ces infos sur le parcours militaire de Moyse Mendes-France viennent principalement de son dossier trouvé aux Service Historique de la Défense à Vincennes (cote MV CC 7 ALPHA 1741), manifestement constitué pour pouvoir bénéficier des « secours annuels et viagers accordés aux anciens militaires de la République et de l’Empire » prévus par le décret du 14 décembre 1851. Moyse demandait ses états de service » qui sont le seul trésor que je puisse léguer à mes enfants ». Il est ensuite décoré de la Médaille de Ste Hélène destinée à récompenser les soldats du Premier Empire survivants en 1857.

(source SHD MV CC 7 ALPHA 1741, photo Surnostraces)

(source SHD MV CC 7 ALPHA 1741, photo Surnostraces)
Moyse décède à Marseille, le 17 janvier 1862 à l’âge de 84 ans, veuf de Sarah Rophe. Il y est inhumé au cimetière israélite. Son petit frère David, de 14 ans son cadet, a également servi l’Empire, enrôlé volontairement à Bordeaux en 1811 dans le 9e hussards. Un autre de leur frère, Isaac, est l’ancêtre de Pierre Mendès-France (1907-1982), célèbre homme politique, ministre et compagnon de De Gaule à la libération. Et qui s’avouait également passionné de généalogie !

ICI REPOSE MOISE MENDÈS–FRANCE, NÉ À BORDEAUX LE 12 OCTOBRE 1778, DÉCÉDÉ À MARSEILLE LE 17 JANVIER 1862. TOUR À TOUR SOLDAT ET MARIN. IL SERVIT DURANT 25 ANS. IL BATTIT LA CHARGE SUR LE PONT D’ARCOLE, ASSISTA AU SIÈGE DE MANTOUE ET FUT JETÉ PLUS TARD SUR LES PONTONS D’ANGLETERRE OU IL RESTA 13 ANS PRISONNIER DE GUERRE. HOMME BRAVE IL DONNA L’EXEMPLE DE TOUTES LES VERTUS IL FUT BON PÈRE ET BON ÉPOUX IL EMPORTE LES ÉTERNELS REGRETS DE TOUS CEUX QUI L’ONT CONNU. PRIEZ POUR L’ÂME DU JUSTE.
Pour en savoir plus :
Quel parcours incroyable ! Encore une fois bravo pour ces recherches !